
Arst Avocats a conçu cette mini-série pour vous faire vivre de l’intérieur une procédure de redressement judiciaire.
Par Morgan Jamet, avocat associé — Droit des entreprises en difficulté
Publié le 22 août 2026
« On retourne au tribunal ? Déjà ? » Marc n’est pas inquiet, cette fois, du moins pas de la même manière qu’au premier jour. Je lui rappelle ce que je lui avais annoncé dès le début : à deux mois de l’ouverture, le tribunal revient systématiquement sur ce qu’il a autorisé. Ce n’est pas un signe que quelque chose va mal. C’est prévu par la loi, pour toutes les procédures, y compris celles qui se déroulent bien. Je le lui dis, et je vois bien, pourtant, que ça ne suffit pas à empêcher ses mains de se crisper sur le volant du parking du tribunal.
« Ça va recommencer comme la première fois ? Le procureur, l’attente ? » Non, pas tout à fait. Cette fois, il n’y a pas de suspense sur l’ouverture elle-même — elle est acquise. L’enjeu est différent : est-ce que ce qui a été promis au tribunal, il y a deux mois, tient toujours debout aujourd’hui ? Marc hoche la tête, mais je sens qu’il retient son souffle en poussant la porte de la chambre du conseil, exactement comme la première fois.
L’ambiance, pourtant, n’a rien à voir. Pas de suspense sur l’issue, pas de procureur qu’on guette du regard pendant de longues minutes. Le président connaît déjà le dossier — l’administrateur lui a transmis, la semaine précédente, un rapport détaillé sur les deux premiers mois.
Il commence par lui donner la parole, directement : « Vous avez, je crois, un bilan à nous présenter. » L’administrateur ouvre son dossier et déroule ce que la loi lui impose à ce stade — un bilan économique et social complet : l’origine des difficultés, retracée sans complaisance ni sévérité inutile — un marché perdu, un redressement fiscal mal anticipé, une trésorerie déjà tendue avant même l’ouverture ; puis les perspectives, chiffrées, prudentes. « La situation n’est pas celle d’une entreprise en phase terminale. C’est celle d’une entreprise qui a besoin de temps et d’un cadre pour se redresser — ce qui, précisément, correspond à l’objet même d’une période d’observation. » Marc ne bouge pas, mais je le vois respirer un peu plus profondément à cette phrase.
« Et la trésorerie, concrètement ? » demande le président. « Aucune créance née depuis l’ouverture qui reste impayée. La trésorerie couvre les charges courantes, avec une marge raisonnable — les chiffres sont en ligne avec le prévisionnel présenté au moment de l’ouverture, à quelques milliers d’euros près. » C’est là, je le sais, tout l’enjeu réel de cette audience : être sûr qu’aucun passif nouveau ne s’accumule pendant que la procédure suit son cours. Un plan ne peut se construire que sur une entreprise qui ne s’enfonce pas davantage pendant qu’on la répare.
Le président se tourne ensuite vers Marc directement. « Vos clients, Monsieur Dupont ? » Marc répond, la voix plus assurée qu’au premier jour, presque avec un peu de fierté dans la voix : « Ils sont toujours là. L’un d’eux vient même de nous passer une commande plus importante que d’habitude. On n’a perdu personne depuis l’ouverture. » Puis vers le représentant des salariés, présent pour la première fois à ses côtés : « Les gens sont là. Personne n’est parti. On y croit. » Deux phrases courtes, mais qui pèsent, dans cette salle, autant que n’importe quel chiffre du bilan.
Le président referme son dossier, regarde ses assesseurs — un simple échange de regards, cette fois, pas la longue attente du premier jour — puis Marc. « Le tribunal ordonne la poursuite de la période d’observation. » Une phrase brève, presque anticlimatique après l’attente du matin, mais qui, pour Marc, vaut confirmation officielle de ce qu’on lui avait promis deux mois plus tôt : oui, la situation permettait bien de tenter un redressement. Oui, ce n’était pas une illusion.
Dans le couloir, Marc respire, un vrai sourire cette fois, pas seulement du soulagement. « On tient la route, alors. » Oui. Les mêmes chiffres qu’à l’ouverture, confirmés dans la réalité, deux mois plus tard. Ce n’est pas rien. « C’est peut-être la meilleure nouvelle depuis le premier jour, » me dit-il, presque étonné de le penser lui-même.
Il n’a pas encore idée de ce que la semaine suivante lui réserve. En sortant du parking, mon téléphone vibre : l’expert-comptable, qui demande à me voir seul, avant d’en parler à Marc. Les chiffres du mois, m’a-t-il dit d’une voix qui ne présageait rien de bon, ne sont pas tout à fait ceux qu’on espérait.
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(Marc est un personnage fictif, composite.)
VU DE L’INTÉRIEUR, une série sur le redressement judiciaire raconté de façon concrète.
Épisode suivant : les licenciements.
Morgan Jamet
Avocat fondateur associé d’Arst Avocats, Morgan Jamet accompagne les dirigeants en droit commercial, droit des entreprises en difficulté, restructuration et contentieux des affaires.
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