
Arst Avocats a conçu cette mini-série pour vous faire vivre de l’intérieur une procédure de redressement judiciaire.
On m’a souvent demandé à quoi ressemble une période d’observation, au quotidien. La réponse la plus honnête, c’est qu’elle ne ressemble à rien de spectaculaire. Elle ressemble à des semaines qui se répètent, avec chacune son lot de choses à attendre, à espérer, ou à redouter.
Lundi. Le téléphone de Marc sonne tôt. Un fournisseur, un vieux, un de ceux qui étaient là avant même que les affaires ne se compliquent. Il a une facture de mars, jamais payée, et il a besoin de cet argent, lui aussi. Marc voudrait dire oui. Il a dix ans de relation avec cet homme. Je le rappelle, moi, dès que Marc raccroche : « Vous ne pouvez pas. Ni maintenant, ni dans trois semaines, ni en douce. » Toute dette née avant le jugement d’ouverture est gelée, sans exception pratique — ce n’est pas une question de mauvaise volonté, c’est une interdiction absolue, qui protège l’égalité entre tous les créanciers anciens. La payer quand même, même par sympathie, même pour sauver une relation de dix ans, exposerait Marc à une nullité de l’acte et, dans les cas les plus graves, à des poursuites pénales. Ce n’est pas à lui de choisir qui, parmi ses créanciers d’avant, mérite d’être payé en premier. Ce choix ne lui appartient plus.
Mercredi. Marc a une idée : une machine à l’arrêt depuis deux ans, au fond de l’atelier, qui ne sert plus à rien. La vendre ferait rentrer un peu de trésorerie, vite. Il m’appelle, presque enthousiaste. Je dois le freiner, encore. Ce n’est pas un acte de gestion courante — vendre un actif de l’entreprise, même inutilisé, dépasse ce qu’il peut décider seul, même avec l’aval de l’administrateur. Il faut l’autorisation du juge-commissaire. On rédige la requête, on attend. Ce n’est jamais interdit, en réalité. C’est juste plus lent que ce que l’urgence de trésorerie voudrait.
Jeudi, une bonne nouvelle, enfin. Un des deux clients sérieux, celui qui devait payer sous quinzaine — il y a des semaines de ça, déjà — vire le montant en entier. Ce n’est pas grand-chose, sur le papier. Ça change tout, sur le moment. Marc m’envoie un message avec un seul mot : « Enfin. »
Vendredi, une lettre du greffe, plus administrative qu’inquiétante en apparence, mais qui rappelle une échéance qu’on avait un peu perdue de vue au milieu du reste : le délai de déclaration des créances arrive à son terme dans quelques semaines, et le tribunal fixera bientôt la date de l’audience des deux mois — celle où il reviendra sur ce qu’il a autorisé et décidera si la période d’observation se poursuit. Marc relit la lettre deux fois. « Ça veut dire quoi, concrètement, pour nous ? » Concrètement, ça veut dire préparer, dès maintenant, ce qu’on pourra montrer au tribunal ce jour-là : une trésorerie qui tient, des clients qui suivent, des salariés qui n’ont pas déserté. Rien d’autre, à ce stade. Le reste — le passif exact, ses éventuelles contestations — viendra plus tard, une fois la déclaration des créances close.
Le point de quinzaine avec l’administrateur, entre-temps, revient comme un métronome : la trésorerie à jour, les factures en attente, ce qui a été décidé, ce qui reste à trancher. Ce n’est jamais une surprise. C’est presque rassurant, à force — le seul rendez-vous fixe dans un calendrier qui, sinon, ne ressemble à rien de prévisible.
C’est ça, le marathon. Pas une épreuve unique et spectaculaire, comme l’audience d’ouverture. Une succession de refus à prononcer, de demandes à rédiger, de bonnes nouvelles trop rares et d’échéances qui se rapprochent sans bruit.
Et ça va durer, sur ce rythme-là, des semaines. Mais ce n’est pas un tunnel sans forme ni sans repères. Il y a d’abord l’audience des deux mois, toute proche maintenant. Il y a, presque en même temps, le délai de déclaration des créances qui arrive à son terme — c’est seulement à ce moment-là qu’on connaîtra l’étendue exacte du passif de l’entreprise, et non plus la simple estimation avec laquelle on travaille depuis le premier jour. Viendront ensuite, si tout se poursuit, d’autres étapes encore : la vérification du passif elle-même, créance par créance, le renouvellement de la période d’observation, et à un moment, enfin, il faudra cesser de simplement tenir, et commencer à construire un plan.
Marc ne voit pas encore le bout du tunnel. Mais cette semaine-là, pour la première fois, il commence à en voir la forme.
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(Marc est un personnage fictif, composite.)
VU DE L’INTÉRIEUR, une série sur le redressement judiciaire raconté de façon concrète.
Épisode suivant : l’audience des deux mois.
Par Morgan Jamet, avocat associé — Droit des entreprises en difficulté
Publié le 22 août 2026