
Le pacte Dutreil permet de transmettre une entreprise en n’étant imposé que sur 25 % de sa valeur. En contrepartie, six ans d’engagements de conservation. Une cession mal placée, un seuil franchi, une activité qui dérive, et l’économie fiscale disparaît rétroactivement. Ce guide détaille les conditions du dispositif, un pacte Dutreil exemple chiffré sur une transmission de 5 millions d’euros, et les cinq pièges qui coûtent le plus cher. Le pacte reste le principal outil de transmission entreprise exonération de droits en France.
À retenir : le pacte Dutreil, prévu aux articles 787 B et 787 C du Code général des impôts, exonère 75 % de la valeur des titres ou biens professionnels transmis par donation ou succession. En échange, les titres doivent être conservés six ans au minimum et l’activité éligible maintenue pendant toute cette durée.
Ce que le pacte Dutreil fait gagner, en euros
Un dirigeant de 62 ans transmet à son fils unique une société d’usinage valorisée 5 000 000 euros. Sans pacte Dutreil, l’abattement en ligne directe de 100 000 euros s’applique, puis le barème progressif des droits de mutation à titre gratuit, dont la dernière tranche atteint 45 %. Base taxable : 4 900 000 euros. Droits dus : environ 2 100 000 euros.
Avec un pacte Dutreil, l’exonération partielle réduit la base de 75 % avant tout autre calcul. Valeur retenue : 1 250 000 euros. Après abattement de 100 000 euros puis barème, les droits dus s’élèvent à environ 355 000 euros. L’écart dépasse 1 700 000 euros. Cet exemple montre l’ampleur de l’avantage fiscal en jeu.
Si la donation intervient avant les 70 ans du donateur et porte sur la pleine propriété, une réduction supplémentaire de 50 % des droits s’applique : la facture tombe sous les 180 000 euros. C’est le seul dispositif du droit français qui produit un avantage fiscal de cette ampleur sur une transmission d’entreprise.
Les conditions du pacte Dutreil en 2026
Quelles activités sont éligibles au pacte Dutreil
Le régime s’applique aux sociétés exerçant une activité industrielle, commerciale, artisanale, agricole ou libérale, ainsi qu’aux entreprises individuelles exerçant les mêmes activités. La loi de finances pour 2024 a sécurisé la définition des activités commerciales par renvoi aux articles 34 et 35 du Code général des impôts. Sont exclues les activités purement civiles de gestion de patrimoine privé : gérer son propre portefeuille de valeurs mobilières ou son parc immobilier n’ouvre pas droit au dispositif.
Une société exerçant une activité opérationnelle et une activité civile reste éligible si l’activité opérationnelle est prépondérante. La prépondérance s’apprécie par un faisceau d’indices : historique et raison d’être de la société, affectation du personnel et des moyens matériels, part de l’actif et des surfaces, structure du chiffre d’affaires, conditions concrètes d’exercice.
Une SCI classique de gestion patrimoniale n’est pas éligible. Une SCI peut le devenir si elle exerce une activité de marchand de biens ou de promotion, ou si elle est intégrée à un ensemble opérationnel animé.
Les holdings animatrices et le pacte Dutreil
La loi de finances pour 2024 a inscrit dans la loi qu’une holding animatrice est éligible au pacte Dutreil. Elle se définit comme une société dont l’activité principale consiste à participer activement à la conduite de la politique de son groupe, constitué de filiales contrôlées exerçant une activité éligible, et le cas échéant à leur fournir des services administratifs, juridiques, comptables, financiers ou immobiliers.
Une holding qui anime ses filiales entre dans le dispositif. Une holding purement patrimoniale qui se contente d’encaisser des dividendes en est exclue. L’animation doit être documentée par des conventions, des procès-verbaux et des comptes rendus de comité stratégique. C’est le premier point qu’un contrôle examine.
Les seuils de détention du pacte Dutreil
L’engagement collectif doit porter sur un pourcentage minimal du capital, et ces seuils distinguent deux natures de droits. Pour les sociétés non cotées, l’engagement porte sur 17 % des droits financiers et 34 % des droits de vote. Pour les sociétés cotées, le seuil est de 10 % des droits financiers et 20 % des droits de vote.
Les deux conditions sont cumulatives et doivent être respectées pendant toute la durée de l’engagement collectif, pas seulement à sa signature. Une augmentation de capital, une cession entre associés ou une restructuration peuvent faire passer sous le seuil sans que personne ne s’en aperçoive.
Les deux engagements de conservation et le calendrier des six ans
Le bénéfice de l’exonération repose sur deux engagements successifs, souvent confondus alors qu’ils n’ont ni la même durée, ni les mêmes signataires, ni les mêmes effets.
L’engagement collectif de conservation est signé par le donateur ou le défunt et au moins un autre associé, pour une durée minimale de deux ans à compter de la date d’enregistrement de l’acte. Il porte sur la conservation collective et le respect des seuils de détention.
L’engagement individuel de conservation est souscrit par chaque donataire, héritier ou légataire, pour quatre ans à compter du terme de l’engagement collectif. La durée totale cumulée atteint six ans au minimum.
Trois précisions comptent. L’engagement collectif peut être souscrit par une personne morale détenant directement la participation. En cas de démembrement, il doit être signé conjointement par l’usufruitier et le nu-propriétaire. Lorsque les titres sont des biens communs, l’époux associé signataire engage également l’époux non signataire, réputé signataire pour l’application de l’article 787 B du CGI.
Le délai de deux ans peut être prorogé de façon expresse ou tacite. Les engagements individuels sont pris au jour de la transmission des titres, même s’ils ne commencent à courir qu’au terme du collectif.
Une exigence court en parallèle sur toute la période : le maintien de l’activité éligible. La loi de finances rectificative pour 2022 l’a inscrite dans la loi, après un arrêt de la Cour de cassation du 25 mai 2022 qui l’avait remise en cause. Une société qui cesse son activité opérationnelle pendant les six ans perd le bénéfice du régime, même si les titres n’ont pas bougé. Enfin, un dirigeant doit exercer une fonction de direction dans la société pendant l’engagement collectif et les trois années suivant la transmission.
Les 5 erreurs qui font perdre l’exonération
Erreur 1 : céder ses titres à un autre associé signataire
C’est l’erreur la plus coûteuse et la plus contre-intuitive. Dans un arrêt du 29 novembre 2023, la Cour de cassation a jugé que la cession par un donataire des titres reçus, pendant l’engagement collectif et même au profit d’un autre associé signataire, rend impossible le respect de son engagement individuel de conservation. L’exonération dont il a bénéficié est remise en cause.
Les associés signataires de l’engagement collectif peuvent, entre eux, céder ou donner les titres qu’ils détenaient avant la donation. Cette faculté n’est pas ouverte pour les titres déjà transmis à un donataire soumis à engagement individuel. Depuis 2019, l’article 787 B, e ter du CGI permet une cession partielle des titres reçus à un autre associé signataire, la remise en cause étant alors limitée aux seuls titres cédés.
Erreur 2 : laisser la structure de détention franchir un seuil
Les seuils de 17 % des droits financiers et 34 % des droits de vote pour les sociétés non cotées, ou de 10 % et 20 % pour les sociétés cotées, doivent être respectés en continu. Une augmentation de capital réservée, l’entrée d’un investisseur, une donation hors pacte : chacune de ces opérations peut faire basculer l’ensemble. Le réflexe consiste à recalculer les seuils avant chaque opération sur le capital, pendant six ans.
Erreur 3 : traiter la holding comme animatrice sans en apporter la preuve
Une holding qualifiée d’animatrice dans l’acte, mais qui ne produit aucune trace d’animation effective, ne tiendra pas devant un contrôle. Conventions d’animation, procès-verbaux de comité stratégique, facturation de prestations réelles aux filiales : le dossier se construit avant la transmission, pas au moment du redressement.
Erreur 4 : oublier l’obligation déclarative
L’acte d’engagement collectif doit être formalisé par écrit et enregistré. C’est la date d’enregistrement qui fait courir le délai de deux ans à compter de l’acte, pas la date de signature. Lors de la donation ou de la succession, l’acte collectif et les engagements individuels doivent être produits. Pendant six ans, le cabinet doit pouvoir justifier du maintien de l’activité éligible et du respect des seuils.
Erreur 5 : ne pas combiner le pacte avec les autres outils de transmission
Le pacte Dutreil se cumule avec l’abattement en ligne directe, avec la réduction de 50 % pour donation en pleine propriété avant 70 ans, et s’articule avec une donation partage qui fige la valeur des biens au jour de la transmission. Traité isolément, il laisse de l’argent sur la table. Traité comme une brique dans une architecture de donation partage, de démembrement et de holding de reprise, il change l’ordre de grandeur de l’opération.
Pacte Dutreil et donation partage : le montage combiné
Le pacte Dutreil produit son plein avantage fiscal quand il s’inscrit dans une donation partage. Les deux outils ne font pas la même chose.
La donation partage fige la valeur des biens au jour de la transmission. Vingt ans plus tard, si l’entreprise a triplé de valeur, les autres héritiers ne peuvent pas réclamer un rééquilibrage. C’est la meilleure protection contre le conflit familial.
Le pacte Dutreil, lui, réduit l’assiette taxable de 75 %. Il ne dit rien du partage entre héritiers.
Combinés, ils règlent les deux problèmes d’un coup : le coût fiscal et la paix familiale. Pour les sociétés non cotées, c’est le schéma le plus fréquent. Un dirigeant qui prépare sa transmission a intérêt à penser les deux ensemble, dès le départ.
Trois points de vigilance. Le donateur doit conserver la capacité d’exercer une fonction de direction si le montage le prévoit. La valeur retenue au jour de la transmission doit être documentée par une évaluation solide. Et les engagements de conservation courent sur six ans, indépendamment du partage.
Ce que la réforme en discussion pourrait changer
Le pacte Dutreil fait l’objet de débats nourris. La Cour des comptes en a critiqué le coût et le ciblage, des amendements ont été déposés à l’Assemblée nationale dans le cadre des discussions budgétaires, et plusieurs pistes circulent : plafonnement de l’assiette exonérée, allongement des durées de conservation, resserrement de la définition des activités éligibles. Rien n’est voté à ce jour, mais le dispositif est plus favorable aujourd’hui qu’il ne le sera demain.
Pour un dirigeant qui envisage une transmission dans les trois à cinq ans, la question n’est plus de savoir s’il faut un pacte Dutreil, mais à quelle date l’enregistrer. Un engagement collectif signé et enregistré aujourd’hui sécurise les conditions du pacte actuelles pour les six années à venir.
Questions fréquentes sur le pacte Dutreil
Le pacte Dutreil s’applique-t-il à une SCI ? Pas à une SCI classique de gestion patrimoniale. Une SCI exerçant une activité de marchand de biens ou de promotion immobilière peut être éligible, comme une SCI intégrée à un ensemble opérationnel animé. L’analyse se fait sur pièces.
Peut-on cumuler pacte Dutreil et donation partage ? Oui, et c’est souvent le montage le plus efficace. La donation partage fige la valeur des biens au jour de l’acte et prévient les conflits ultérieurs entre héritiers, tandis que le pacte Dutreil réduit l’assiette taxable de 75 %.
Que se passe-t-il si le donateur décède pendant l’engagement collectif ? Le décès n’interrompt pas le dispositif. Les héritiers peuvent reprendre l’engagement collectif de conservation en cours et souscrire leur engagement individuel de conservation.
Quelle est la durée réelle de l’immobilisation des titres ? Six ans au minimum : deux ans d’engagement collectif, puis quatre ans d’engagement individuel. En pratique il faut compter davantage, car l’engagement collectif est souvent signé plusieurs mois avant la transmission.
Une holding sans salarié peut-elle être animatrice ? Ce n’est pas exclu, mais c’est plus difficile à démontrer. L’animation suppose une participation active et documentée à la conduite de la politique du groupe. L’absence totale de moyens propres fragilise la qualification.
Que risque-t-on en cas de remise en cause du pacte Dutreil ? Le rappel des droits qui auraient été dus sans l’exonération, majoré de l’intérêt de retard. Sur une transmission de plusieurs millions d’euros, le redressement se chiffre en centaines de milliers d’euros, d’où l’importance d’un suivi annuel des engagements de conservation.
Sécuriser un pacte Dutreil
Un pacte Dutreil se prépare avant la transmission et se surveille pendant six ans. Structure de détention, qualification de l’activité, rédaction des engagements, articulation avec la donation partage, suivi annuel des seuils : chaque étape se documente.
Le département droit des sociétés du cabinet Arst Avocats accompagne les dirigeants sur l’ensemble de ce parcours, de l’audit préalable d’éligibilité à la mise en place des engagements, jusqu’au suivi des obligations dans la durée. Vous souhaitez mettre en place un pacte Dutreil ou vérifier la régularité d’une situation en relation avec un tel dispositif, contactez nous.
Article écrit par Olivier Paquereau