Indemnisation d’un accident du travail en cas de faute inexcusable de l’employeur

Vous avez été victime d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle imputable à un manquement de votre employeur ? Les décisions récentes de la Cour de cassation ont fait évoluer les règles d’indemnisation, en particulier sur ce qui peut être réparé, en plus de la rente, lorsque la faute inexcusable de l’employeur est reconnue.

1. Ce qui change concrètement

Lorsqu’un salarié victime d’un accident du travail engage une action en faute inexcusable contre son employeur, il se heurte d’abord au cadre du régime des accidents du travail et maladies professionnelles.

La date de consolidation de ses blessures — c’est‑à‑dire le moment où son état de santé est considéré comme stabilisé — est fixée par la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM). Il en va de même du taux d’incapacité permanente retenu pour calculer la rente d’accident du travail.

Tant que ces décisions ne sont pas contestées dans les voies et délais spécifiques, elles servent de base :

  • au calcul des prestations légales (indemnités journalières, rente ou indemnité en capital) ;
  • à la majoration de la rente en cas de faute inexcusable de l’employeur.

En revanche, pour les préjudices de droit commun (souffrances physiques et morales, déficit fonctionnel permanent, préjudice esthétique, préjudice d’agrément, besoin d’assistance par une tierce personne, etc.), le juge n’est pas strictement enfermé dans le seul taux administratif de la CPAM : il apprécie ces préjudices selon les règles générales du droit de la responsabilité civile, à partir notamment d’une expertise médicale judiciaire indépendante.

2. La nouvelle règle : la rente ne répare plus le déficit fonctionnel permanent

2.1. L’ancienne situation

Pendant longtemps, la rente AT/MP était considérée comme réparant à la fois :

  • les pertes de gains professionnels ;
  • l’incidence professionnelle de l’incapacité ;
  • et le déficit fonctionnel permanent (la réduction définitive de vos capacités physiques ou psychiques dans la vie quotidienne).

Dans ce cadre, la victime ne pouvait pas réclamer, sur le terrain de la faute inexcusable, une indemnisation distincte de son déficit fonctionnel permanent, celui‑ci étant réputé déjà couvert par la rente.

2.2. Ce que disent les décisions de 2023

Depuis deux arrêts d’Assemblée plénière du 20 janvier 2023, la Cour de cassation a changé de position : la rente (ou l’indemnité en capital) ne répare plus le déficit fonctionnel permanent.

En pratique, cela signifie que :

  • en cas de faute inexcusable reconnue, la victime peut demander, en plus de la rente, une indemnisation complémentaire de son déficit fonctionnel permanent ;
  • elle peut également obtenir la réparation de ses souffrances physiques et morales, de son préjudice esthétique, de son préjudice d’agrément, de certains frais d’adaptation du logement ou du véhicule, ou encore de l’assistance par une tierce personne, dès lors que ces postes ne sont pas déjà couverts.

2.3. Les limites à connaître

Cette évolution favorable ne permet pas de rouvrir tous les dossiers :

  • si une décision de justice irrévocable a déjà indemnisé l’ensemble de vos préjudices sur le fondement de la faute inexcusable avant ce revirement, vous ne pouvez en principe pas revenir devant le juge pour demander, séparément, le déficit fonctionnel permanent : l’autorité de la chose jugée fait obstacle à une nouvelle demande sur le même fondement ;
  • le juge doit veiller à éviter toute double indemnisation : un même préjudice ne peut pas être indemnisé deux fois sous des intitulés différents.

3. Faut‑il encore tenir compte des décisions de la CPAM ?

Oui, mais pas pour tout et pas de la même manière.

3.1. Ce qui reste fixé par la CPAM

La date de consolidation et le taux d’incapacité permanente fixés par la CPAM, lorsqu’ils n’ont pas été contestés dans les délais prévus, continuent de s’imposer :

  • pour le calcul des indemnités journalières ;
  • pour la détermination de la rente ou de l’indemnité en capital ;
  • pour la majoration de la rente en cas de faute inexcusable.

Le juge saisi de la faute inexcusable ne peut pas, dans ce cadre, refaire lui‑même la fixation de la date de consolidation ou du taux d’incapacité qui auraient dû être contestés dans le contentieux spécifique de l’accident du travail.

3.2. Ce que le juge peut apprécier librement

En revanche, pour l’indemnisation complémentaire due en cas de faute inexcusable, le juge évalue les préjudices personnels de droit commun (souffrances, déficit fonctionnel permanent, préjudice esthétique, préjudice d’agrément, besoin d’assistance par une tierce personne, etc.) selon les règles générales du dommage corporel, à partir notamment d’une expertise judiciaire.

Il n’est donc pas strictement lié, pour ces postes de préjudice, par le seul taux administratif d’incapacité retenu par la CPAM, même s’il peut le prendre en compte comme un élément d’appréciation parmi d’autres.

4. Pourquoi il reste urgent de se renseigner

Même en l’absence de « date butoir » fixée par un décret, les victimes ont tout intérêt à ne pas tarder.

4.1. Des délais de prescription stricts

Les délais de prescription en matière de faute inexcusable sont encadrés par la loi et la jurisprudence et peuvent être influencés par :

  • la date de reconnaissance de l’accident du travail ou de la maladie professionnelle ;
  • les démarches engagées devant la CPAM ;
  • les éventuelles tentatives de conciliation ;
  • l’introduction ou non d’une première instance.

Un conseil personnalisé est souvent nécessaire pour déterminer précisément le délai restant pour agir.

4.2. Des preuves qui se dégradent avec le temps

Plus le temps passe, plus il peut être difficile de réunir les preuves nécessaires :

  • témoignages de collègues ou de supérieurs ;
  • documents internes à l’entreprise (consignes de sécurité, registres, rapports d’accident) ;
  • éléments médicaux contemporains des faits.

D’où l’importance de se renseigner sans attendre sur vos droits et vos délais.

5. Comment se déroule la démarche en pratique ?

5.1. Faire reconnaître la faute inexcusable

La première étape consiste à faire reconnaître la faute inexcusable de l’employeur devant le pôle social du tribunal judiciaire, après la phase de saisine de la CPAM et, le cas échéant, de tentative de conciliation.

Il s’agit de démontrer que l’employeur avait ou aurait dû avoir conscience d’un danger pour le salarié et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver (défaut d’équipement de sécurité, absence de formation, non‑respect des consignes réglementaires, etc.).

5.2. Obtenir une expertise médicale judiciaire

Il est ensuite généralement demandé une expertise médicale judiciaire indépendante, distincte de l’avis du médecin‑conseil de la CPAM, afin de :

  • décrire précisément vos séquelles ;
  • apprécier vos souffrances physiques et morales ;
  • évaluer votre déficit fonctionnel permanent selon les barèmes et critères du dommage corporel ;
  • recenser vos besoins éventuels (aide humaine, aménagement du logement ou du véhicule, etc.).

5.3. Chiffrer l’ensemble des préjudices indemnisables

Sur la base de cette expertise, sont chiffrés les différents postes de préjudice pouvant être indemnisés en complément de la rente :

  • souffrances physiques et morales ;
  • déficit fonctionnel permanent ;
  • préjudice esthétique ;
  • préjudice d’agrément ;
  • besoin d’assistance par une tierce personne ;
  • frais d’adaptation du logement ou du véhicule, etc.

Un accompagnement par un avocat permet notamment :

  • de cibler les bonnes pièces à produire ;
  • de rédiger avec précision les questions posées à l’expert judiciaire ;
  • de sécuriser le calendrier au regard des délais de prescription ;
  • de vérifier que les demandes formulées ne conduisent pas à une double indemnisation.

6. En résumé

  • La rente d’accident du travail ne répare plus le déficit fonctionnel permanent : en cas de faute inexcusable reconnue, ce poste peut faire l’objet d’une indemnisation complémentaire, en plus de la rente.
  • Le juge reste tenu par les décisions de la CPAM pour les prestations légales (indemnités journalières, rente), mais il dispose d’une marge d’appréciation autonome pour évaluer vos préjudices personnels de droit commun, sur la base notamment d’une expertise judiciaire.
  • Les délais pour agir et les effets des décisions déjà rendues (autorité de la chose jugée) imposent de vérifier rapidement votre situation pour ne pas laisser passer vos droits.

Vous pensez être concerné par cette situation ? Un accompagnement spécialisé peut vous aider à évaluer vos droits à indemnisation et à conduire la procédure devant le pôle social du tribunal judiciaire Le département droit social du cabinet Arst Avocats est en mesure de vous assister.

7. Encadré FAQ

Qu’est‑ce que la faute inexcusable de l’employeur ?
C’est le manquement particulièrement grave d’un employeur à son obligation de sécurité, caractérisé lorsqu’il avait ou aurait dû avoir conscience d’un danger pour un salarié et n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver.

Qu’est‑ce que la date de consolidation ?
C’est la date à laquelle l’état de santé de la victime est considéré comme stabilisé, au‑delà de laquelle seules des séquelles permanentes subsistent. Elle sert de base au calcul de plusieurs prestations (indemnités journalières, rente) et à la majoration de la rente en cas de faute inexcusable.

La décision de la CPAM s’impose‑t‑elle encore au juge ?
Oui, pour le versement des prestations légales (indemnités journalières, rente, indemnité en capital) tant qu’elle n’a pas été contestée dans les formes prévues. En revanche, pour l’indemnisation complémentaire due en cas de faute inexcusable, le juge évalue les préjudices personnels de droit commun (souffrances, déficit fonctionnel permanent, etc.) selon les règles générales du dommage corporel, à partir notamment d’une expertise judiciaire.

Peut‑on cumuler la rente et une indemnisation du déficit fonctionnel permanent ?
En cas de faute inexcusable reconnue, la victime peut percevoir à la fois sa rente AT/MP et une indemnisation complémentaire de son déficit fonctionnel permanent, ainsi que d’autres préjudices personnels, sous réserve qu’ils n’aient pas déjà été définitivement indemnisés par une décision de justice antérieure.

Faut‑il agir rapidement ?
Oui. Les délais pour agir en reconnaissance de la faute inexcusable sont stricts et peuvent être interrompus ou suspendus par certaines démarches. Il est donc important de se renseigner sans attendre sur les délais applicables à votre situation et sur l’état de vos démarches auprès de la CPAM.

​Vous êtes confronté à une problématique d’accident du travail, contactez-nous.

Article écrit par Olivier Paquereau

 

Olivier Paquereau

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